Accueil
Annonces
Revue
Note d'intention
Articles en ligne
Comité de rédaction
Comité scientifique
Newsletter
Où trouver la RFE?
La revue papier
Ressources
Questions d'esthétique
Articles (libre accès)
Répertoire de cours
Bio/Bibliographies
Interviews
Archives
Liens
Association
Présentation
Le bureau
Objectifs
Soutenir la RFE
Contacts
Kiosque
“Æsthetica”, Presses Universitaires de Rennes, 2005.

Il est courant d’opposer de façon systématique les propriétés esthétiques considérées comme subjectives et les propriétés non esthétiques dites objectives. Ainsi, les énoncés esthétiques, loin d’être des affirmations à propos de la réalité, sont dépourvus de toute condition de vérité. La référence apparente à des propriétés esthétiques est une illusion grammaticale dont il faut se défaire. Les prédicats esthétiques (« beau », « laid »...), à la différence des autres prédicats (« droit », « rectangulaire »...), ne renvoient pas à des traits de la réalité.

Cette dichotomie est contestée par Eddy Zemach, en vue d’une reconception du statut ontologique des propriétés esthétiques. En effet, la thèse qu’il défend – le réalisme esthétique – développe l’idée selon laquelle les prédicats esthétiques réfèrent aux propriétés des objets sur lesquels portent les énoncés esthétiques (une oeuvre d’art, une théorie scientifique, la structure mathématique du monde, etc.). Cette proposition prend appui sur une conception métaphysique nominaliste (les entités de base sont des types particuliers ayant des occurrences distinctes à différents index), une théorie de la référence selon laquelle la vérité d’un énoncé dépend des propriétés de l’objet dénoté par le sujet de l’affirmation, et une épistémologie de la perception incluant des conditions standards d’observation. La thèse en faveur de la réalité des propriétés esthétiques a pour conséquence la mise en évidence de l’apport cognitif propre des énoncés esthétiques.

Cette investigation au sujet de l’objectivité des propriétés esthétiques s’articule autour de trois moments : une analyse critique des différentes versions de l’anti-réalisme esthétique, l’explicitation de la conception réaliste en esthétique, et enfin l’étude de la cohérence et fécondité explicative de cette thèse. Les deux premiers chapitres ont pour fonction de présenter les incohérences, difficultés insurmontables et résultats absurdes auxquels mènent les deux versions de l’anti-réalisme esthétique : 1) le non cognitivisme : les énoncés esthétiques ne possèdent pas de contenu propositionnel mais seulement une force illocutoire ; 2) le subjectivisme : le sujet de l’expérience esthétique est ce sur quoi portent les énoncés esthétiques. Ce qui est présenté comme une vérité de fait – les énoncés esthétiques ne disent rien de la réalité – s’avère une position intenable d’un point de vue logique, conceptuel et pratique. La conception réaliste constitue dès lors la seule interprétation sémantique correcte des jugements esthétiques (chap.3) : les propriétés esthétiques, à l’instar des propriétés physiques et phénoménales, sont des traits réels des choses particulières, connaissables dans des conditions standard d’observation. Les chapitres suivants sont consacrés à l’examen de la consistance du réalisme esthétique. Cette thèse permet de donner sens à une multiplicité de problèmes, par la mise en oeuvre de nouveaux concepts. Ainsi, pour rendre compte de la fluctuation des jugements de goût (par exemple, dans le domaine de la mode), il faut admettre des propriétés sensibles au temps (chap.4). L’illusion subjectiviste, quant à elle, vient de ce que les propriétés esthétiques surviennent sur certaines propriétés physico-phénoménales à travers l’impact de ces propriétés sur le désir humain (chap.5). Par ailleurs, la possibilité d’interprétations correctes multiples et innovantes d’une même oeuvre d’art ne constitue pas un problème pour le réaliste, si l’interprétation est repensée comme une certaine façon de loger (chap.6-7). En outre, admettre pour chaque terme fictionnel (comme « Hamlet ») un monde-cible garantit la référence à des choses non existantes (chap.8). Notons enfin que l’argumentation générale de Zemach, en rupture avec une conception traditionnelle flottante de l’art, s’achève, de manière originale, sur le caractère signifiant des oeuvres d’art en général et de la musique en particulier : l’aspect non représentatif des oeuvres musicales implique, paradoxalement, qu’on leur attribue un haut degré de réalité.

L’apport de cet ouvrage est fondamental en tant qu’il relance de façon stimulante la réflexion à propos du réalisme métaphysique en esthétique. Il participe d’une nouvelle façon d’appréhender le rapport entre les propriétés esthétiques et propriétés non esthétiques : les premières ne sont pas réductibles aux dernières ; elles surviennent de manière forte sur les propriétés non esthétiques à travers le médium de l’intérêt humain. D’autre part, cette étude permet de reconcevoir, d’un point de vue méthodologique, l’approche de l’esthétique: la clarté, la rigueur logique, la cohérence, la simplicité, l’attention intransigeante vis-à-vis de la prétention à la vérité des thèses en conflit, constituent des critères normatifs esthétiques pour toute discussion philosophique rationnelle.


Sandrine Darsel