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« Chemins philosophiques », VRIN, 2005.

Les théories philosophiques de l’image constituent un domaine spécialisé, qui se prête difficilement aux résumés et aux présentations introductives. Jacques Morizot a réussi à nous donner un ouvrage d’initiation au sujet de ces théories, qui, sans être hermétique ou se perdre dans les détails techniques, étudie pourtant en profondeur plusieurs aspects de la question et familiarise le lecteur avec ses enjeux sous-jacents. Ainsi, la deuxième partie du livre («Commentaires») étudie la question fondamentale de la reconnaissance visuelle, et celle des relations entre perception visuelle des images et perception visuelle tout court. La première partie (« Présentation ») présente les points les plus pertinents des approches majeures de la dépiction – celles de Gombrich, Goodman, Wollheim, Walton, Lopes, et à un moindre degré, Hopkins et Hyman – tout en les mettant en dialogue entre elles.
Les chapitres « Image et substitut » et « Les dualités de la représentation » (pp. 24-53) portent sur les approches psychologiques des images. Morizot distingue soigneusement les concepts de substitution, de faire semblant visuel, de voir-dedans, et de ressemblance perceptive. Les deux premiers concepts servent à décrire les usages faits des images ; les deux derniers à définir, par le biais des contenus mentaux que causent les images, leur spécificité en tant que médium représentationnel. Cependant, les premiers concepts nous disent aussi quelque chose sur le médium iconique lui-même : comme le constate Gombrich, ce n’est pas nécessairement la ressemblance exacte, mais plutôt une ressemblance aspectuelle, voire une simple évocation, qui nous permet d’utiliser les images comme substituts. La présentation de Morizot montre combien le concept de support (prop), fondamental pour la théorie du faire-semblant, doit à ce concept gombrichien de substitution. Elle montre également sous quel aspect important ces deux théories se rapprochent : elles définissent les images à partir de contenus que nous pouvons projeter sur elles lors de leur perception, mais qui ne sont pas forcément dérivés à partir des images lors de la perception et peuvent, par exemple, être empruntés à un contexte narratif.
L’aboutissement actuel de ces théories (« attitudinales ») est la thèse de Walton selon laquelle « toute image est par définition une fiction » (46). Morizot estime que cette théorie a le mérite de prendre pour objet les usages et les effets psychologiques des images, mais il se demande simultanément « si Walton ne va pas trop loin en subordonnant le sens d’une image non seulement à son usage mais en fait à un unique usage qui est celui du faire semblant » (49). Cette critique est juste. En fait, la théorie waltonienne des images, en postulant l’existence d’une attitude spéciale (le faire-semblant-de-percevoir) pour expliquer la dépiction, est incapable d’expliquer la différence entre images fictionnelles et images informatives – elle se limite à dire que celles-ci causent aussi « des jeux de faire-semblant perceptuels qui sont riches et vivants » (47). Ainsi, la théorie devrait admettre soit que l’attitude spéciale ne recouvre que les cas fictionnels, soit – ce qui semble plus plausible – que « faire semblant de percevoir » est trivialement un synonyme de « percevoir une image ».
Le rôle de la ressemblance dans la représentation est étudié dans le chapitre intitulé « Faire fonctionner les images » (54-78). Pour présenter cette question, Morizot fait la distinction (59-60) entre deux thèses : la ressemblance comme condition nécessaire, et comme condition suffisante, pour la dépiction. La première thèse, plus faible, est contestée par Goodman, dont les arguments en ce sens sont présentés ici (60-64). Comme le constate Morizot, « le reproche le plus fréquent qu’on adresse à ces arguments goodmaniens est que leur motivation est exrinsèque au domaine de l’esthétique et qu’elle a pour source principale son attachement au nominalisme » (62). Morizot ne se prononce pas explicitement sur la validité ou non de ces critiques adressées contre Goodman ; mais elles sont symptomatiques du fait qu’un débat approfondi n’a jamais vraiment eu lieu sur les positions de Goodman, qui ont plutôt été obscurcies par le tournant cognitif en esthétique (voir 65). En fait, le choix entre nominalisme, conceptualisme, et réalisme des propriétés devrait être trop fondamental pour influer directement sur l’utilité des outils que choisit Goodman pour analyser la représentation. Les outils de la référence (« dénotation » chez Goodman) et de la description (« représentation-en ») s’appliquent bien aux images, si ce n’est que parce qu’il existe des pensées – pas seulement des phrases – référentielles et descriptives, notamment lors de la perception. Il me semble que l’avis de Morizot n’est pas contraire quand il écrit : « le choix de la dénontation comme relation fondamentale et centre de gravité de l’entreprise ne naît pas de l’adhésion à une theorie particulière mais de la volonté de repenser l’usage qu’on fait des images à partir de leur capacité à servir de support symbolique » (65).
Dans la partie « Commentaires » du livre, il s’agit de saisir en plus de profondeur des enjeux soulevés dans la Présentation. À cet égard, le choix des textes me semble impeccable. Le premier texte est extrait de la Dioptrique de Descartes. Il traite du rôle des contenus perceptifs dans la connaissance visuelle, critiquant l’épistémologie « naïve » et plaidant en faveur d’un réalisme indirect. L’apport le plus important du texte de Descartes dans ce contexte est, je crois, le suivant : il montre que cela n’a pas de sens d’argumenter contre le perceptualisme dans l’interprétation des images en invoquant des arguments anti-réalistes. Descartes, critiquant le réalisme direct, affirme qu’un réalisme indirect sépare déjà la façon dont sont les choses de la façon dont elles sont données par les modalités perceptives. Par conséquent, tout réalisme pictural devra être perceptualiste.
Morizot cite également un passage fascinant où Descartes soutient qu’ « il est certain que le nombre infini des figures suffit à expliquer toutes les différences de choses sensibles » (94). Les figures auxquelles fait allusion Descartes sont reproduites dans le texte. Il s’agit de formes géométriques comme celles-ci : // . Suivant Descartes, Morizot utilise cette remarque pour montrer comment les images peuvent exprimer les données visuelles sans les imiter : « rien n’empêche de véhiculer au moyen d’une image même schématique toute la diversité des qualités, à condition d’imaginer un mode adéquat de transcription ». (93) Or, le passage de Descartes admet aussi d’autres interprétations, et on ne peut s’empêcher d’en indiquer une. Les figures de Descartes peuvent être différenciées de manière finie ; par conséquent, l’affirmation de Descartes doit être fausse : l’infinité des sensations est plus grande que celle des types de « figures ». (Par exemple, il y a une infinité de formes perceptibles du même type avec des tailles différentes.) Cela n’empêche que Descartes pose ici le doigt sur une question fondamentale, peut-être la plus fondamentale en ce qui concerne les images : quelle est la forme de la signification des images, si on ne peut la réduire à des valeurs conceptuelles ?
Le deuxième texte, extrait du livre Deeper into pictures par Flint Schier, est un des plaidoyers les plus efficaces – et les moins connus – en faveur du perceptualisme dans la représentation picturale. Le texte de Schier nous montre que les contre-exemples culturels ne suffisent pas à démentir les théories perceptualistes de la depiction. Selon lui, le critère essentiel du perceptualisme est notre capacité à interpréter des nouvelles images. Or, une explication récursive (comme pour les langages) de cette capacité doit être exclue ici, puisque les images ne sont pas faites de syntagmes re-combinables. Ainsi, tout suggère que cette capacité interprétative est recognitionnelle. Morizot explique également un autre thèse proposée par Schier, une des plus importantes à être issus des trois ou quatre théories globales de la dépiction depuis les années 1980. Il s’agit de la distinction entre les parties iconiques et les parties sous-iconiques d’une image. La distinction nous permet d’identifier – à l’intérieur de ce que nous désignons globalement par « une image » – ses segments récognitionnels minimaux, et de comprendre les liens entre eux et les autres types de segments sous l’angle de la perception et de la signification. Un point qui n’est pas généralement reconnu est que la distinction entre segments iconiques et sous-iconiques chez Schier correspond à celle entre représentation-en et densité dans la théorie de Goodman ; sauf que cette fois, la distinction est faite d’un point de vue psychologique et perceptualiste. Il n’est pas étonnant de voir, donc, que Jacques Morizot – dont la traduction a fait connaître la théorie goodmanienne en France – a saisi la valeur des thèses de Schier pour une compréhension plus profonde des images, et a choisi de les diffuser pour la première fois en français dans ce volume.

John Zeimbekis
Université de Grenoble